Agora – je ne vois que le ciel

Agora d’Alejandro Amenábar est sorti  le 6  janvier 2010 dans nos salles françaises. Bien plus qu’un drame, il s’agit en fait d’un péplum philosophique.  Au milieu de la guerre et du sang, Hypatie, philosophe agnostique, ne cesse de regarder les cieux.  Cette fiction historique reprend certains personnages ayant existé comme Hypatie, le préfet Oreste ou encore le patriarche Cyrille.  Comme chaque semaine , je vous propose la critique d’un film « méconnu » ou peu connu du grand public, voici la deuxième chronique qui aborde un titre que je peux qualifier sans sourciller d’incontournable.

 

Au IVème siècle après Jésus-Christ, l’Égypte comme Alexandrie sont sous domination romaine. Les romains ont Sérapis et les  chrétiens ont Dieu. Alexandrie est régit par un préfet, cité où chacun est libre de croire en ce qu’il désire. Demeurent les esclaves, soumis à la volonté des maîtres romains. Les tensions entre les deux camps montent, certains mettent leur foi à l’épreuve pour prouver quel dieu sera le plus puissant.

Parmi le casting, on compte les personnages principaux,  d’Hypatie (Rachel Weisz), le préfet Oreste (Oscar Isaac), l’esclave égyptien d’Hypatie (Max Minghella). Dans les rôles secondaires nous avons le père d’Hypatie, Théon (Michael Lonsdale), Cyrille le patriarche d’Alexandrie (Sammy Samir), et enfin Synesius qui deviendra évêque de Ptolémaïs en Cyrénaïque (Rupert Evans).

Une femme tournée vers les étoiles

Hypatie est une femme vertueuse, scientifique et dirige l’école platonicienne d’Alexandrie dans le Sérapéum où elle enseigne les théories d’Euclide et essaye d’étudier en profondeur le modèle géocentrique de Ptolémée afin de résoudre les mystères qui régissent l’univers. L’insaisissable Hypatie qui n’épousera que le Soleil, et son système héliocentrique en dépit de toutes les flatteries officielles de son prétendant connu, Oreste, qui ira jusqu’à lui prouver son amour dans la musique. Elle même gênée par de telles manifestations publiques lui rendra sa poésie en lui offrant ses menstruations, mais où est donc la mélodie la dedans ? Théon, son père, se refuse à la marier car il connait sa fille, il sait que cela la détruirait. Femme dévouée à la science comme à la philosophie donc elle a en tête depuis toujours de résoudre les grands mystères qui régissent le monde. Pourquoi les planètes sont-elles si rondes et si parfaites ? Si nous sommes dans un système Terre où toutes les astres tournent autour d’elle, pourquoi les ombres sont-elles ainsi disposées sur le sol si on installe deux bâtons à distance du périmètre d’un cercle reliés par une corde ?   Toutes ces questions la taraude et font de sa passion, une consécration, une foi en la pensée intellectuelle humaine.

Plus tard, elle abandonne les idées de Ptolémée pour celles d’Aristarque, car  un vieil homme assis sur une muraille de pierre lui en parle comme d’une légende-théorie oubliée. Ainsi à travers les yeux d’Hypatie, il apparait clairement désormais que le géocentrisme est du domaine de l’absurde et planche davantage sur l’héliocentrisme et sur «  Vous n’êtes pas sans savoir que par l’Univers, la plupart des Astronomes signifient une sphère ayant son centre au centre de la Terre (…). Toutefois, Aristarque de Samos a publié des écrits sur les hypothèses astronomiques. Les présuppositions qu’on trouve dans ses écrits suggèrent un univers beaucoup plus grand que celui mentionné plus haut. Il commence en fait avec l’hypothèse que les étoiles fixes et le Soleil sont immobiles. Quant à la Terre, elle se déplace autour du Soleil sur la circonférence d’un cercle ayant son centre dans le Soleil. », une théorie propre à Aristarque dans son astronomie. Menant plusieurs expériences, d’abord sur un bateau, puis chez elle, elle parvient à avancer sur l’hypothèse que les planètes sont en fait des cercles imparfaits, tournant autour du soleil, dans un système elliptique. En effet une ellipse est par définition en géométrie, une courbe close et plane, formée par l’intersection d’un cône régulier avec un plan qui le traverse entièrement.  Le cercle qui est formé dans un plan perpendiculaire est alors à l’axe du cône et est en fait une forme particulière d’ellipse.  Davus,  son esclave égyptien, qui l’assiste dans ses travaux et ses cours, est secrètement fou  amoureux d’elle. Un amour impossible ; nous y reviendrons dans le dernier paragraphe. 

Regardes autour de toi et tu l’auras ton miracle

Voici un personnage secondaire dont nous n’avons pas parlé, il s’agit d’ Ammonius (Ashraf Barhom ), qui est un protagoniste « relais » entre Davus et la religion chrétienne. Il commence par provoquer la colère de Théon, lorsque ce dernier marche sur des braises sans se brûler, et demande à un croyant de Sérapis d’en faire  autant, seulement le dévot prend feu  et meurt. C’est ainsi que Théon demande à tous ses esclaves de connaître la foi de chacun sous peine de mort. Il jette une croix à terre, une jeune femme court l’embrasser, et Davus, croyant également, la défend et s’interpose. C’est ainsi qu’il sera fouetté ; mais le rôle d’Ammonius va bien plus loin que cela.  La religion est abordée d’une telle manière dans ce film qu’il peut pousser à la haine. C’est un défaut, le réalisateur n’a pas su  dosé les faits religieux, en creusant pour en faire un titre dans la lignée de l’émotion.  Même si avouons – le, la foi chrétienne a bien détruit des civilisations entières par ses croisades et sa course à la conversion, sans oublier naturellement l’inquisition entre autre, l’histoire nous donne les leçons de Karl Marx ou encore de Nietzsche, qui n’arriveront qu’à l’époque moderne.

Ce passage est nommé ainsi car il aborde la scène où Davus va acheter du pain à son maître, et retrouve Ammonius dans une sorte d’église, de refuge, bondé de vieillards et de personnes mourant de faim. C’est là qu’il lui dit en ouvrant le sac de Davus « Regardes autour de toi et tu l’auras ton miracle ». Davus dans la désobéissance distribue le pain destiné à sa maison, à tous les mendiants de l’habitat.  Ce cadeau empoisonné qu’offre Ammonius fait de Davus un personnage crédule, naïf, qui va croire tout ce qu’on lui balance.

 

 

La chute d’Alexandrie et l’évolution de Davus

C’est ici que l’on constate les défauts d’anachronisme notamment concernant la destruction du Sérapéum, qui selon l’historien romain Ammianus Marcellinus , aurait été détruit vers 391. En effet ce dernier en aurait constater les ruines ainsi que celles de la bibliothèque d’Alexandrie. La raison de cette destruction résiderait dans le fait d’une guerre civile romaine plutôt qu’une guerre de religion. La bibliothèque d’Alexandrie a été fondée par la venue de la  dynastie des Ptolémée, vers -642, contenait certaines œuvres philosophiques disparues à jamais, et a été détruite en réalité définitivement vers -48 lorsque Cléopâtre régnait, soi disant dans un incendie provoqué par des soldats romains. Mais ceci n’est qu’une hypothèse puisque que quasiment peu de traces ne reste de ce vestige passé. Dans le film, on assiste à des scènes particulièrement sanglantes et haineuses, dans  deux camps bien tranchés, tantôt l’un provoque l’autre, et dans la cacophonie totale les attaquants sèment la zizanie, pillent, déshumanisent et tuent.

 

Davus aurait dû s’appeler Davus le crédule, il ne trouve sa liberté qu’à travers l’infranchissable muraille de Chine Hypatie, cette dernière qu’il étreint de force en essayant de la faire sienne. Voyant que celle ci ne cède à des sentiments fougueux réciproques, lui demande la permission de mourir de sa main. Hypatie s’y refuse lui accordant son affranchissement en enlevant son collier d’esclave. Pendant ce temps alors que le vieux patriarche décède, succède Cyrille, une nouvelle figure despote de l’église chrétienne qui prône les vertus de la bible comme une loi universelle dans son application, il précède ainsi d’un millénaire la scène de la prochaine  inquisition. Davus, déchu de sa voie amoureuse, s’échoue dans la voie chrétienne et se faire enrôler par Ammonius comme soldat de Dieu. Malgré tout il conservera une certaine affection pour son amour perdu, lui vouant une forme de sollicitude et de protection dans sa mesure. Hélas il ne parviendra pas à la sauver, seulement à lui épargner les douleurs et l’humiliation d’une lapidation publique.

Retenons de ce film un profond classique digne des péplums des années 1950, à la sauce moderne, avec des moyens puisque les décors et les costumes sont somptueux et réalistes. Ne retenez pas un synopsis comme une vérité historique, vous serez déçus et faussés. Hypatie n’est en effet pas morte de cette façon mais d’une manière bien plus violente, bien du fait de Cyrille, et il ne subsiste actuellement aucun travaux, témoignages de la science de cette femme qui, selon le film, renvoie à l’image d’un personnage grandiose et hors du commun. La bande sonore est particulièrement sublime signée Dario Marianelli, on retiendra le titre final  « The Skies do not fall » comme la composition majeure du film. Je vous invite vivement à écouter religieusement cet extrait magnifique et triste à la fois ci dessous.

Cette fiction historique est franchement digne d’une tragédie théâtrale, que ce soit dans les scènes de batailles, de mort, dans les dialogues tout au long de l’opus.Il va de soi que ce titre ne s’adresse pas au grand public, mais bien à des spectateurs de niches cultivés. Cependant certains aspects de celui-ci , comme la musique devrait largement satisfaire les plus sceptiques ou novices culturels.

Photos © Mars Distribution

Points positifs

  • Qualité de l'image et décors somptueux
  • Une fiction historique émouvante
  • Des acteurs qui jouent à la perfection
  • Musique sublime
  • L'image réaliste des guerres de religions
  • Une image féminine dévouée à sa passion
  • Un amour impossible
  • Ressemblances historiques

Points négatifs

  • "Temporivore"
  • Film anti-chrétien
  • La crédulité de Davus
  • anachronisme et affirmations douteuses du réalisateur
7.5

Bon