Dunkerque, Christopher Nolan joue avec le temps et avec nos nerfs

Dunkerque, Christopher Nolan joue avec le temps et avec nos nerfs

Lorsqu’il se déplace au cinéma, qu’il entre dans une salle obscure dans l’intention de découvrir ou de redécouvrir une œuvre cinématographique, le spectateur en attend toujours quelque chose. Le nom d’un réalisateur, d’un chef opérateur, d’un compositeur, d’un acteur ou encore une histoire, ou simplement une bande-annonce. Autant d’éléments qui peuvent donner envient de se déplacer et découvrir un film. Hâtif, craintif ou ne demandant qu’à être surpris, le spectateur ne sait pas dans quel état émotionnel il sera une fois les lumières allumées de nouveau. Ses attentes auront-elles été comblées ou aura-t-il été surpris par une œuvre dont il n’attendait rien, mais qui l’aura finalement davantage touché qu’un film attendu ? À chaque spectateur son background culturel, familial et donc émotionnel. Chaque ressenti sera différent, chaque spectateur aura son propre avis sur chaque film. Là où suite à ma découverte du film Interstellar je suis resté le souffle coupé durant de longues minutes, Dunkerque ne m’a pas affecté de la même manière. Voire pas du tout. Avec Dunkerque, le cinéaste américain Christopher Nolan a cherché l’authentique, à plonger le spectateur une heure quarante-sept durant, dans une lutte âpre et aride face à l’ennemi. Une bataille difficile, face à un ennemi aussi identifié et connu de tous, qu’invisible à nos yeux de simples spectateurs. Force est de constater que Christopher Nolan ne cède pas à la facilité Hollywoodienne du didactisme, mais ne montre à aucun moment la provenance des tirs et des bombardements afin de se rapprocher au maximum du sentiment d’oppression que pouvaient ressentir les soldats au front.

La trilogie Dark Knight, Le Prestige, Inception ou encore Interstellar (j’occulte volontairement les indés The Following et Memento), des films accessibles à tous, de véritables blockbusters dont les budgets dépassaient les 40 millions de dollars. Mais des films qui, au-delà de leur aspect grand spectacle s’avéraient être de purs films d’auteur et de cinéma. Des films aux thématiques toujours très proches (le temps, le rapport à l’autre, les âmes humaines tourmentées…), de véritables films de cinéma qui n’omettent pas un élément caractéristique à la création d’un film. Du son au cadrage (travail sur la photographie inclue), en passant par le scénario et sans oublier la façon de concevoir sa mise en scène et sa réalisation (mouvements de caméra, format de l’image, caméras utilisées…). Chaque élément va avoir son importance et inculquer quelque chose à l’œuvre dans sa globalité, ce qui fera du long-métrage un pur film d’auteur et non un produit uniquement destiné à faire recette. S’il y a bien un élément caractéristique au cinéma de Christopher Nolan, c’est sa manière de raconter une histoire. C’est un cinéaste passionné par le temps et la façon dont il est possible de jouer avec, ou même de le montrer à l’image. Matérialiser l’immatériel. L’entrelacement des rêves d’Inception, la quantification de l’espace-temps d’Interstellar ou encore le rapport entre le temps passé dans un rêve ou sur une planète par rapport au temps « réel » dans Inception et Interstellar réciproquement. Sans oublier Memento et sa narration inversée ou encore Le Prestige et son utilisation scénaristique de la magie et de l’électricité via Nikola Tesla. Dunkerque est en ce sens la représentation cinématographique de la finalité d’une filmographie majoritairement dédiée au travail sur le temps. Trois histoires, trois temporalités, trois éléments naturels, mais une seule et même bataille.

La terre, l’eau, le ciel. Trois éléments, trois histoires qui se déroulent réciproquement sur une semaine, un jour et une heure. Trois histoires liées une à une, qui vont finir par se réunir à l’image, mais qui le sont dès l’introduction par l’utilisation d’un montage parallèle. Les trois histoires vont être racontée simultanément, façon à ce qu’à aucun moment ne redescende la tension. Une tension permanente et continue, que font vivre Hans Zimmer par sa bande originale – impactante avant tout car bruyante et faite de sons lourds loin des orchestrations « habituelles » – ainsi que Hoyte Van Hoytema par son cadrage caméra à l’épaule toujours au plus près des personnages. L’immersion est garantie, l’action incessante, et ce, même si fondamentalement il ne se passe que très peu de choses. Avec Dunkerque, Christopher Nolan signe un anti-blockbuster, un film hollywoodien au minimalisme assumé et recherché. Peu de dialogues, des personnages dont les personnalités respectives se définissent uniquement par les actions et la façon dont ils vont les réaliser et moments d’action qui s’éternisent. Rarement au cinéma un duel aérien n’aura été aussi réaliste, car anti-spectaculaire (pas d’explosion, pas de sang…). Ce qui paradoxalement va rendre les séquences en question spectaculaires grâce à un dispositif impeccable et à une recherche du cadre toujours plus immersif.

Hoyte Van Hoytema et Christopher Nolan filment un Spitfire en plein vol telle une fusée au décollage ou un tout terrain au démarrage. Un minimalisme voulu, une volonté de faire ressentir aux spectateurs l’horreur de la guerre de par une certaine authenticité. Une expérience authentique, réaliste, voire naturaliste dans ce qu’elle montre (peu d’effets spéciaux, beaucoup de figurants, de vrais navires…) et par la façon dont elle le montre. On remarquera une photographie imprégnée par les conditions climatiques subies par les personnages et par réflexion, par l’équipe technique. Une colorimétrie terne, des couleurs désaturées, où le sable semble être aussi brun et épais que ne l’était la poussière de la maison de Cooper dans le film Interstellar. L’on est loin de la vivacité et du contraste saisissant que pouvait avoir un Inception, modèle technique et véritable vitrine technologique pour ses couleurs et effets visuels. Dunkerque est en ce sens une expérience authentique et viscérale. Un film au schéma narratif fabuleux, permettant de pérenniser une tension sur toute la durée de l’œuvre et permettre au spectateur de ne pas lâcher prise alors qu’il ne se passe fondamentalement pas grand-chose. Minimaliste, mais superbement mis en scène (avec des choix de mise en scène parlants et évocateurs) et cadré, afin de faire parler l’image à défaut de faire parler les personnages. Une expérience sensorielle somme toute.

Cependant, Dunkerque a beau être une expérience de cinéma réussie et intéressante, elle n’en reste pas moins une œuvre qui ne révolutionne en rien le cinéma de Christopher Nolan et encore moins le cinéma en règle générale. Focalisé sur l’action, sur le mouvement de ses personnages afin d’immerger au mieux le spectateur, le cinéaste anglais en oublie le silence. Le montage parallèle ou alterné, étaient tous deux utilisés (durant leurs précédentes collaborations NDLR) par le cinéaste et son monteur Lee Smith dans le but de créer puis de faire monter une tension sur un certain laps de temps. Le long climax d’une séquence dans le cas d’Interstellar, ou pour le film, dans le cas d’Inception. Dunkerque n’est que ce climax, auquel on a l’impression qu’il manque un ou plusieurs moments de relâchement. Un parti pris justifié, car à l’image d’une guerre impitoyable qui ne s’arrête jamais, mais qui joue en la défaveur du film et du ressenti émotionnel du spectateur. La jouissance de cette montée de tension jusqu’à la jubilation du final et l’expiration finale ne se fait pas ressentir, car aucunement présente. L’introduction nous porte à croire que si, sauf que non, à cause de ces incessants allers/retours (aussi brillant techniquement, le montage soit-il) entre les différentes temporalités.

Christopher Nolan a l’habitude de jouer sur le temps, de faire s’entrelacer les histoires et temporalités, mais nous perd et se perd avec Dunkerque. Il n’est plus question d’un rapport frontal au temps, mais le temps est bel et bien un faire-valoir utilisé dans le but de lier les trois histoires en une même séquence finale. Oui, le temps est bien vecteur de mort pour les centaines de milliers de soldats repliés sur la plage ou encore pour ce pilote britannique ou pour toute personne blessée, mais si l’on cherche à pousser l’analyse il en va donc de même pour tout personnage blessé ou dans l’attente de secours de n’importe quel œuvre cinématographique. Par ailleurs, en se focalisant sur les troupes britanniques le scénario met au tiroir le sacrifice des troupes françaises qui faisaient barrages à l’ennemi. Un « oubli » léger, mais notable surtout lorsque l’ouverture le stipule en sous-texte. On notera également un final décevant, car en inadéquation avec l’aridité et la violence, aussi bien physique que psychologique, de la guerre décriée par le long-métrage.

Des partis pris de mise en scène intéressants et fortement évocateurs, à l’instar des choix de cadrages et cette volonté de tourner caméra à l’épaule, et ce, même avec des caméras IMAX. Le scénario rôdé et remarquablement bien découpé, permet à la structure narrative de s’offrir le luxe de dire non à un schéma linéaire classique, et oui à l’entrelacement de trois histoires qui se déroulent sur trois temporalités différentes. Dunkerque est une expérience sensorielle intéressante et magnifiquement menée par son réalisateur, son chef opérateur et son monteur. Cependant, des ces mêmes qualités proviennent des défauts, qui en font un film comme un autre, une œuvre critiquable sur de multiples points comme beaucoup d’autres. La volonté de faire pérenniser la tension créée par le minimalisme de la mise en scène pousse le monteur à se focaliser sur l’action, à trop découper par moment des plans qui mériteraient qu’on s’y attarde de par leurs forces évocatrices. Et pousse également le compositeur Hans Zimmer à occulter les moments de silence et développer des compositions plus orchestrales, plus marquantes. Une bande-originale qui ne reste pas en mémoire et qui émotionnellement agace davantage qu’elle ne touche ou procure un certain plaisir auditif.

En vient le problème du format dans lequel voir le film. Voir Dunkerque en DCP 4K (format classique) n’est pas dommageable, car la mise en scène et le cadrage est fait de manière à ce que tous les spectateurs puissent profiter au mieux de l’expérience. Cependant, on en profite qu’à moitié. On se rend compte du travail opéré sur la profondeur de champ, la mise en scène et l’ambiance générale, sans pour autant le voir pleinement. Qu’on le veuille ou non, l’image est « cropée » presque dans sa moitié par rapport au format de tournage (IMAX 70mm NDLR). Surtout que cette fois, tout le film est proposé dans un format unique, donc les 70% tournés en IMAX 70mm sont davantage « cropés » que ça ne pouvait être le cas sur un The Dark Knight Rises ou encore Interstellar. C’est dommage et à l’instar d’un Un Jour dans la vie de Billy Lynn, n’en résulte surtout de la frustration. Oui Dunkerque est une expérience de cinéma intéressante, oui la mise en scène est saisissante de par sa maîtrise et son minimalisme, mais non ce n’est pas un film majeur ou un Nolan majeur de par sa structure narrative qui n’a fondamentalement rien de novatrice, même si, de qualité.

Dunkerque - Bande Annonce VOST

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