La Tortue Rouge – Critique : Une collaboration franco-japonaise

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En 2015, certaines rumeurs annonçaient l’arrêt de productions de longs métrages d’animation par le studio Ghibli, mais voilà que la Tortue Rouge débarque. Souvenirs de Marnie aurait donc été la dernière production Ghibli, leur dernière œuvre. Sauf qu’en réalité il n’en est rien, puisque la société a seulement été mise au second plan pendant quelque temps afin d’effectuer une restructuration. Une remise en question d’un studio tant aimé par un grand nombre de spectateurs, suite à l’annonce du départ à la retraite de l’un des fondateurs du studio Hayao Miyazaki. C’est donc un peu plus d’un an après la sortie du film Souvenirs de Marnie, que débarque une nouvelle production Ghibli sur nos écrans. Une production Ghibli, mais bel et bien une simple production Ghibli et non un film du studio japonais. Une première pour le studio, qui n’avait encore jamais produit un film réalisé par un cinéaste étranger au studio. Il ne faut pas faire l’amalgame, puisque le studio n’est que producteur – même pas exécutif – du long métrage et non à la base de sa création. La Tortue Rouge, film ainsi nommé, est une co-production franco-japonaise, réalisée par Michaël Dudok De Wit, réalisateur néerlandais dont c’est le premier film d’animation au format long métrage, mais qui a déjà  à son actif cinq courts métrages toujours dans le domaine de l’animation.

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Le passage du format court au format long est toujours quelque chose de délicat. Le court métrage est un art délicat puisqu’il demande de faire passer et comprendre autant de choses aux spectateurs qu’au format long, mais avec une durée moyenne de 15 à 20 minutes. Il faut donc aller à l’essentiel, tout en faisant preuve de maîtrise et de sensibilité. Passer au long métrage, c’est pouvoir réaliser un film dépassant l’heure de durée, mais c’est aussi devoir conserver la maîtrise et l’intensité du court sur cette longue durée. La Tortue Rouge est un premier long métrage qui porte les stigmates du passage d’un format à un autre. Avec une durée avoisinant à peine l’heure et demie, La Tortue Rouge reste néanmoins un film lent et long par moment. Les personnages sont peu nombreux et les échanges le sont donc tout autant. De ce fait, les paroles sont minimes, pour ne pas dire inexistantes. C’est un véritable film de mise en scène, un film par lequel les émotions, les sensations que vont ressentir les spectateurs vont passées par la mise en scène et l’utilisation du son. Cependant, une des sensations, qui va s’avérer primaire au cœur de ce film, n’est autre que la solitude. La solitude ressentie par le protagoniste, qui va être retranscrite par l’image et partagée avec le spectateur qui va à son tour ressentir cette émotion. Il va être touché, mais va se sentir seul et trouver le temps long lors de ce qui va s’avérer être la première partie du film, sa contextualisation. Contextualisation assez longue, assez redondante, mais néanmoins nécessaire. Une lenteur, une longueur qu’il faut supporter, mais qui est nécessaire et qui petit à petit va disparaître, laissant place au métaphysique, au métaphorique et à une histoire aussi poétique que magnifique.

La Tortue Rouge conte l’histoire somme toute très simple, d’un homme qui va s’échouer sur ce qui va finalement s’avérer être une île déserte. Loin du postulat du film de Robert Zemeckis, Seul au Monde ou de celui du roman Robinson Crusoé écrit par Daniel Defoe, La Tortue Rouge dispose d’un scénario qui va chercher à jouer sur la double carte de l’inconscience et du conscient. Que se passe-t-il réellement ? Le personnage est-il mort avant même d’atteindre ce rivage qui serait celui de sa libération, son paradis ou est-il en train de vivre cette histoire complètement folle ? Utiliser l’animation pour conter cette histoire est véritablement audacieux. Audacieux, car avec l’animation, les scénaristes et réalisateurs peuvent tout se permettre. Créer un univers à part entière et user d’idées scénaristiques ou de mises en scène surréalistes, qui en tant normal et avec le cinéma de fiction pourraient sortir le spectateur du film. Ici, le propos est humain, mais les actions et aventures qui vont arriver au protagoniste sortent de l’ordinaire, même si l’on n’entre jamais à 100% dans le surréalisme. Le film tient à rester avant tout réaliste afin de conserver une tension auprès du spectateur, conserver la part de surprise quant à la mort ou la blessure à laquelle le personnage peut tendre à certains moments. Cette part de surréalisme va être utilisée à des fins métaphysiques et métaphoriques, par le biais de cette fameuse tortue rouge.

Plus qu’un simple personnage ou que n’importe quel faire valoir, la tortue rouge va être l’élément premier du film, un élément de narration à part entière. C’est elle qui va permettre l’épanouissement du personnage, la création des émotions et la bonne avancée du récit. Un récit qui au fur et à mesure de son avancée, va conter l’histoire d’un homme, l’histoire d’une vie en passant par ses différentes étapes, heureuses comme dramatiques. La Tortue Rouge est un film à l’histoire extrêmement simple, mais dont le scénario est tout sauf simpliste. Par l’usage de métaphores créées par l’écriture ou la mise en scène, mais également la technique qui a son mot à dire, le film va se densifier. Un récit qui va gagner de la force et de la profondeur par le biais des messages et émotions qu’il va faire passer. Une narration linéaire, quelques ellipses afin d’aller à l’essentiel, mais une recherche et une envie primaire de toucher le spectateur. Grâce à une alliance naturelle de la comédie et du drame mise en place par la mise en scène, le spectateur s’attache au(x) personnage(s) et se laisse emporter au sein de cette aventure poétique et quelque peu bouleversante.

La Tortue Rouge, un film d’animation qui prouve que le minimalisme visuel n’est pas de pair avec le minimalisme émotionnel. La Tortue Rouge dispose d’un style visuel unique. Beaucoup d’aplats de couleurs, une palette assez limitée de couleurs, des couleurs vives avant tout, des textures au sol volontairement plates et un manque de relief également présent dans les arrière-plans. C’est volontaire et c’est très beau, car ça permet la mise au premier plan des personnages et des émotions. On ne reniera pas les magnifiques panoramas offerts par la direction artistique lumineuse et chatoyante. La Tortue Rouge est un film d’animation minimaliste, mais enivrant, beau et poétique. Une mise en scène magnifique et travaillée permet de transmettre par l’image une jolie palette d’émotions et de sensations. Assez difficile malgré tout, car ne cherchant pas à édulcorer les moments dramatiques pouvant subsister dans la vie d’un homme, La Tortue Rouge est un film d’animation avant tout fait pour les moins jeunes. Les plus jeunes pourront y trouver leur compte, mais pourraient ne pas tout comprendre à l’instar d’autres productions et créations Ghibli. Il en reste un très beau film, un film touchant et sensible, qui même si simple au premier abord, dispose d’un scénario bien écrit et de personnages touchants et attachants.

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