Snowden – L’iconisation d’Edward Snowden par Oliver Stone

Snowden – L’iconisation d’Edward Snowden par Oliver Stone

Du haut de ses 70 ans, Oliver Stone ne domine plus que d’un œil le cinéma qui avait fondé sa renommée. Un cinéma politique et toujours dans l’ère du temps, un cinéma qui dénonce sans vergogne tout en conservant toujours du coin de l’œil un aspect patriotique bien à lui. Il protège sa nation bien aimée, l’Amérique en ce servant de son art qu’est le cinéma pour dénoncer ce qu’elle fait de moins bien afin de bien se faire voir. Une démarche intelligente et pas inintéressante puisqu’il a de ce fait, réalisé de beaux et grands films tels que Platoon, JFK, Wall Street ou encore Savages dans une tout autre mesure. Film beaucoup plus accessible, mais à l’intensité et aux fulgurences de mise en scène vraiment bonnes. Aujourd’hui, le cinéaste américain se fait de plus en plus rare. Après s’être cassé les dents sur un projet de biopic dédié à Martin Luther King qui ne verra certainement jamais le jour, le voici à la tête d’un biopic consacré au lanceur d’alerte : Edward Snowden. Moins de deux ans après la sortie du superbe documentaire signé Laura Poitras : Citizenfour, Edward Snowden est de nouveau en haut de l’affiche. Un film très intéressant sur le papier grâce à un propos on ne peut plus d’actualité malgré la promotion battante qu’il y eu autour du documentaire détenteur d’un Oscar. Maintenant le film proposé au public et vu par nos soins, c’est avant tout et surtout un film qui nous pousse à répondre à une question : « Pour qui Snowden est un film utile, voire nécessaire ? »

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Trois ans après Citizenfour

En janvier 2013, la documentariste Laura Poitras, déjà placée sous surveillance par le gouvernement américain à cause de ses deux précédents documentaires ayant pour thème le 11 septembre, reçut un e-mail anonyme doté du nom de code : Citizen Four. Le début d’une collaboration à quatre (Edward Snowden, Laura Poitras, le reporter Glenn Greenwald et le journaliste Ewen MacAskill, officiant au Guardian) qui va permettre de lâcher une petite bombe signée Edward Snowden. Après des années de bons et loyaux services rendues à la CIA puis à la NSA en travaillant pour eux, Edward Snowden prit conscience que le gouvernement qu’il chérissait tant, n’agissait pas tel qu’il voulait le croire. Son nouveau rôle : dévoiler à ses concitoyens américains – ainsi qu’au monde plus généralement – ce que des sociétés de renseignements hautement placées telles que la NSA font en toute impunité. L’hyper-connectivité de la société dans laquelle nous vivons permet à ses sociétés (et plus encore…) de nous surveiller nuit et jour. Votre téléphone est doté de micros et caméras, à l’instar de votre ordinateur ou encore de votre tablette. Chaque appareil connecté va emmagasiner des données, vos données personnelles.

Des données qui tiennent de la vie privée de tout à chacun, mais dont se servent de grandes sociétés afin de vous connaître, de vous suivre et de suivre de la même manière les autres personnes faisant parties de votre réseau d’amis plus ou moins proches. La fameuse publicité ciblée présente sur internet n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de la façon dont sont stockées et conservées vos recherches internet afin de vous pousser à la consommation. C’est un monde sans fin, un monde où le business et le contrôle est roi même si cela doit être fait au détriment de toutes lois puisque géré par ladite « haute sphère ». Cette même « haute sphère » qui dira ne pas être au courant de cette intrusion et utilisation de la vie privée des êtres humains connectés. Grâce à de nombreux reportages plus ou moins réalisés, ainsi qu’à quelques documentaires tels que Citizenfour encore une fois, beaucoup sont au fait de cette actualité. Cependant, ce beaucoup n’est pas représentatif de la généralité. Un grand nombre d’utilisateurs restent dans l’ombre, croyant que ce qu’on cherche à nous faire croire est la stricte vérité. Pour ce public, pour ces personnes, Snowden, est un film que l’on jugera utile, voire nécessaire.

Oliver Stone réalise ici un thriller complet sans pour autant être complexe. Snowden est un thriller grand public tout ce qui se fait de plus hollywoodien et conventionnel. Une réalisation didactique qui ne perd jamais l’action ou son protagoniste, oblitérant presque complètement le hors champ; un montage dynamique; une bande originale qui ne cherche qu’à ajouter une once de tension lorsque c’est nécessaire et un cadrage qui ne cherche pas à faire du beau, mais à faire quelque chose de simplement bien. Oliver Stone aime son protagoniste. Il iconise à outrance Edward Snowden en faisant de l’histoire de ce dernier une aventure romanesque. Une aventure qui va être semée d’embûches, sentimentales et professionnelles, mais dont le personnage va se servir pour devenir un héros des temps modernes. Un lanceur d’alerte patriotique à souhait, mais avant tout humain. Le cinéaste américain fictionnalise la réalité et offre une place prépondérante de son récit à l’aspect dramatique et sentimental afin de rendre son protagoniste attachant. Snowden est un film qui se sert des moyens offerts par le cinéma pour montrer au grand public ce qu’Edward Snowden dénonce depuis plusieurs années maintenant. Un long-métrage très moralisateur certes, puisqu’optant pour le point de vue du lanceur d’alerte, mais nécessaire afin d’expliciter avec simplicité quelque chose de réel et qui concerne chacun d’entre nous. Cependant, cette oeuvre, aussi convaincante et de qualité soit-elle, ne serait-elle pas insignifiante pour ceux déjà en connaissance de ce que l’on pourrait nommer : l’affaire Snowden ?

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Quand Hollywood  romance la réalité

Utilisant les codes scénaristiques du cinéma hollywoodien grand public, Oliver Stone réalise un thriller romanesque efficace et tendu, mais ne peut dans ce cas, réaliser un grand film. Il ne peut, en cherchant à réaliser un film grand public, faire un film créatif qui va chercher à développer les propos d’Edward Snowden par peur de perdre le public ciblé. Tel Edward Snowden, Oliver Stone devient un lanceur d’alerte à sa manière et limite son film à n’être qu’un simple produit hollywoodien. Un produit de qualité, mais balisé, conventionnel, sans surprises et qui va survoler son sujet premier – la critique de la cyber-surveillance – afin de ne pas avoir à trop user de termes techniques. Au travers de son documentaire, Laura Poitras faisait usage d’un bon nombre de termes techniques et avait choisie de raconter l’histoire d’Edward Snowden au travers de ses actions en tant que lanceur d’alerter et non en tant qu’être humain et héros. Le scénario du documentaire s’appuie sur les échanges réalisés grâce à des e-mails cryptés, sur des recherches effectuées entre autres par Glenn Greenwald ou encore sur les fichiers transmis à ce dernier par Edward Snowden. Il n’est pas question de sa vie privée, là n’est pas l’intérêt. Tout y est technique, précis et analysé dans le détail. Une grande richesse scénaristique, tellement riche que la moindre seconde d’inattention peut faire perdre le fil et passer à côté d’informations qui ne seront pas de nouveau explicités par la suite même si nécessaire à la bonne compréhension d’éléments. L’on est loin d’un film de fiction romancé et accessible. Néanmoins, la documentariste faisait déjà du lanceur d’alerte une icône, sans aller jusqu’à le mystifier. Ce que fait allègrement Oliver Stone à l’aide de nombreux effets visuels totalement inappropriés. Effets visuels faisant de Snowden un film toujours plus clinquant et encore une fois : grand public.

Sous ses faux airs de biopic paru beaucoup trop tôt, Snowden est un film utile et nécessaire. Utile et nécessaire pour le grand public, pour ce public qui n’est pas au fait de ce que cet homme à dénoncer et dénonce encore, au péril de sa liberté. Oliver Stone cherche au travers de ce film, à faire d’Edward Snowden une icône et à pérenniser son message. Pour cela il utile son art qu’est le cinéma et ce que ce dernier lui permet de faire. Pour toucher un public le plus large possible, il met en scène un thriller romanesque où l’arc narratif dédié à la vie privée du protagoniste sera plus important que celui dédié à ses actions pour lutter contre la cyber-surveillance. Le tout avant que les deux ne se rejoignent pour s’impacter l’un et l’autre. Un schéma narratif conventionnel et balisé au possible qui ne laisse en aucun cas place à la surprise. C’est clinquant, didactique et académique, mais ça fonctionne. Cependant, là où le grand public pourra apprendre des choses, des choses importantes lui permettant d’ouvrir les yeux sur certaines choses, celui qui était déjà au fait passera au mieux : un bon moment.

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